La parole à Yves Henri

L’artiste plasticien lyonnais Yves Henri a trouvé dans la Caravane des dix mots l’expression de sa vision de l’art comme « création partagée ».

L’une de vos oeuvres s’appelle « Le petit peuple des guetteurs » et compte déjà seize réalisations dans le monde. En quoi consiste ce projet ?

Je mets des personnages dans les hauteurs, des personnes qui voient un peu plus haut, un peu plus loin que les autres ; ils sont une sorte de projection sur l’avenir, une alerte, comme une vigie sur un bateau. Cette oeuvre ne peut exister que dans le cadre de la relation aux autres. Dans le camp de Jénine, en Palestine, par exemple, tout le monde s’est mobilisé : ados, adultes, tous se sont mis en situation de projets – ce qui ne leur était pas arrivé depuis longtemps. Ce qui m’intéresse, c’est que cette réalisation enclenche des réactions qui n’étaient pas prévues, que des petites histoires se passent, même si cela peut gêner parfois les commanditaires... Je ne veux pas que ces oeuvres soient éloignées des gens, sinon ce n’est qu’un concept d’artiste.

Est-ce là votre conception de l’art : être toujours dans une relation aux autres ?

Je crois beaucoup à la création partagée, à la transmission. Même si elle peut être partagée « à la Obélix » : les parts du gâteau ne sont pas toujours très équitables… J’essaie de partager le plaisir de créer, notamment avec des gens qui n’ont pas forcément accès à la culture et à l’art, ou n’osent pas. C’est pour cela que j’ai accepté sans hésiter de participer à la Caravane des dix mots.

En tant que plasticien, comment avez-vous vécu le fait d’utiliser le langage, en l’occurrence « dix mots », comme support de création ?

Je ne suis pas dans l’écrit ; je suis peu sensible à la littérature, au mot. J’aime bien le non-verbal ; pour moi, faire ensemble, c’est penser avec ses mains. Avec les Caravanes, ça m’a surpris d’utiliser ces mots comme un moyen d’enclencher un processus de création, de faire fonctionner son imaginaire. Mais ça marche très bien ! Car où qu’on aille, on a ces mêmes « dix mots », on a ce même référentiel ; c’est une espèce de code, de fonds commun. Autour de ce socle, les participants deviennent à leur tour initiés. J’utilise le mot initié parce que c’est une vision qu’on a souvent de la culture, qui serait réservée à une élite, à des initiés. Les « dix mots » renversent cette vision-là. Les « dix mots », c’est un minimum commun qu’il est très facile de travailler, même avec des primo-arrivants, et sur la base duquel on peut faire des trucs et des machins très différents. La création n’est plus alors un domaine réservé, mais partagé.

Est-ce important pour vous que les ateliers de la Caravane soient encadrés par des artistes et non des « animateurs » ?

Très important ! On sait qu’un artiste est quelqu’un qui ose, qui peut nous emmener un peu loin. Sinon, on tomberait dans l’occupationnel : on apprendrait des techniques ou de jolis savoirs. Mais le but du jeu n’est pas ça, c’est de se retrouver, d’oser aller là où on n’est jamais allé, s’étonner soi-même, se confronter à la peur de l’inattendu, de l’inconnu. Sortir des schémas habituels, c’est ma conception de l’art.

Qu’est-ce qui prime : la fabrication ou l’oeuvre achevée ?

L’essentiel est dans le processus de création et seuls ceux qui participent peuvent témoigner de cet essentiel. La réalisation n’en est que la trace. En termes religieux, je parlerais de « communion », c’est ce qui me semble qualifier ce qui se passe dans les ateliers.

Est-ce que les réalisations qui sortent de ces ateliers ont le statut d’oeuvre d’art ou de création ?

C’est un peu comme un dessin d’enfant : on lui réserve la place sur le frigo ! C’est du même ordre. On peut avoir une très belle émotion, il peut se passer quelque chose d’exceptionnel. Mais en même temps, la véritable création est un lent processus. Je revendique ce processus de création plus que sa réalisation. L’important est que ceux avec qui je travaille aillent beaucoup plus loin que là où ils vont habituellement. La réalisation, ce n’est pas à moi d’en juger. C’est le temps, c’est le regard de l’autre qui en jugera.

Concrètement, comment se passent vos ateliers de la Caravane ?

Ce qui m’intéresse, c’est le rapport à l’espace, le jeu dans l’espace. Je n’apporte rien ; on peut jouer avec tout. Je commence par une histoire de l’art en trois minutes. Quand on ne sait pas dessiner, peindre ou sculpter, on utilise l’objet pour dire ce qu’on ne peut pas dessiner ou peindre. Marcel Duchamp nous l’a appris ! L’espace, quel qu’il soit, intérieur ou extérieur, a quelque chose à nous dire. Je leur demande de se balader par
groupes de trois ou quatre dans l’espace, de repérer un lieu, de déterminer
ce que ce lieu a à nous dire par rapport aux « dix mots ». Dans une bibliothèque par exemple, on peut mettre des bouquins par terre pour faire une passerelle. On peut aussi intervenir physiquement dans l’espace : crier, chanter… Tout est possible ! On est sur le territoire de la poésie ; on n’est plus dans une espèce d’explicitation : quand je transforme l’espace, je le poétise, car je sors de la réalité et je donne des sensations,
des émotions. Du coup, le mot n’est plus exactement celui qui était énoncé au départ. Par petits groupes, on revisite ensuite chaque espace et les gens réagissent par rapport à ce qu’ils perçoivent. Les mots sont donc très présents ! J’ai évacué l’écrit, mais il y a beaucoup de parole ! La parole est même essentielle. On ne peut se mettre en fabrication que quand on s’est mis d’accord sur le sens. Chacun a une histoire différente, met des significations différentes. C’est intéressant quand les groupes sont d’origines sociales ou culturelles différentes, car c’est là qu’il se dit le plus de choses. Chacun peut comprendre comment fonctionne l’autre, pourquoi cette image, cet objet, n’a pas la même valeur, le même sens.

Par exemple ?

Tripoter la terre, pour certains, c’est extrêmement douloureux, car ils ont vécu par exemple les massacres en ex-Yougoslavie. Le rapport à la terre est un rapport à la mort, aux corps ensevelis. Pour nous, c’est un moyen de régresser, de revenir à l’état de l’enfant qui malaxe et tripote. D’ailleurs, l’acte de tout créateur est d’abord un processus de régression ; il faut retrouver le chaos initial avant.