La parole à Thierry Auzer
C’est l’homme par qui tout est arrivé. Celui qui est à l’origine du projet de la Caravane et le fait vivre par son énergie, son charisme, son enthousiasme. Directeur du Théâtre des Asphodèles, à Lyon, Thierry Auzer n’avait pas forcément vocation à pénétrer un jour les arcanes de la Francophonie. Seulement, voilà : l’homme « aime les gens » et possède une inaltérable soif d’échanges et de rencontres.
Le projet de la Caravane des dix mots révèle une grande diversité culturelle, de profondes différences dans le rapport à la langue et au monde entre les Caravaniers issus de la planète francophone. Au-delà de toutes ces différences, est-ce que les francophones ont vraiment quelque chose à partager ?
Bien sûr qu’on a des choses à partager ! On a déjà les sentiments, les émotions en partage. Car il y a une égalité fondamentale entre nous : nous sommes des êtres humains, nous avons des émotions, des ressentis, nous vivons sur des territoires, nous avons un rapport aux choses. Simplement, ce n’est pas le même. On a le même soleil… mais pas le même rapport au soleil selon qu’on est à Dunkerque ou Dakar. En plus d’avoir cette égalité fondamentale, on a une langue en partage. Dès lors, on rentre tout de suite et de plain-pied dans l’expression de ces émotions, de soi, du monde. Or, pour être soi et pleinement soi, il faut pouvoir s’exprimer et être compris par l’autre. Sinon, on est dans une espèce de « yaourt linguistique » approximatif qui n’apporte rien. Partager une langue, c’est pouvoir aller au plus fort, au plus intime, au plus profond de ce qu’on ressent par rapport aux êtres, à la nature, au monde. Qu’est-ce qu’on a à partager ? Tout ce qu’un être humain peut véhiculer : son histoire, son passé, son présent et surtout son avenir. On a à partager la construction du monde dans lequel on a envie de vivre ! Un monde fondé sur des rapports humains plus que sur des rapports économiques. Ça ne peut marcher que comme ça. C’est là-dessus qu’on peut bâtir un consensus démocratique avec après, et seulement après, des visées économiques.
Face à l’anglais, langue des échanges économiques, la langue française semble pourtant, justement, en perte de vitesse...
C’est vrai qu’on apprend le chinois, l’hindi ou l’anglais pour des raisons économiques. Mais pas le français… et c’est une chance ! Car la langue française peut justement proposer une alternative au tout-économique du global english. Historiquement, la langue française a eu une grande importance et conserve « l’aura » des Lumières et de Victor Hugo. L’histoire a permis aussi que ce soit une langue partagée aujourd’hui par plus de deux cent soixante millions de personnes sur tous les continents. Cette langue constitue un immense réservoir d’échanges d’émotions et de réflexions ! Je ne comprends pas pourquoi on ne se sert pas des formidables atouts de cette langue. La langue française, c’est un peu comme le soleil : c’est une source d’énergie tellement évidente qu’on ne s’en sert pas ou très peu.
La charte de la Caravane des dix mots énonce des principes très simples à partir desquels les équipes de chaque pays sont libres de créer leur propre projet à leur façon. Pourquoi avez-vous tenu à préserver l’autonomie totale de chaque équipe ?
Pour moi, c’était la seule façon de mettre tout le monde sur un pied d’égalité et de partager ce projet. À partir du moment où tous s’en emparent, se l’approprient « à leur sauce », on peut partager. Si tu commences à imposer, à mettre les choses en place depuis la France, ça ne marche pas. Pour moi, parler une même langue, c’est constituer une communauté, c’est donc aussi se donner ensemble des règles communes qu’on s’approprie librement.
Comment est née la Caravane des dix mots ?
Il y avait l’opération des « dix mots » lors de la Semaine de la langue française. Chacun jouait avec ces « dix mots », écrivait des textes – car alors, ça passait surtout par l’écrit. Je trouvais ça marrant que les gens aient besoin de « dix mots » pour écrire, c’était une bonne idée. Mais quand il y avait dimanche, bleu et campagne, ça donnait plein de variantes du genre « un dimanche à la campagne sous un ciel bleu »… Alors, je me
suis dit : et pourquoi on ne demanderait pas aux gens ce qu’ils en pensent de ces « dix mots » ? Pourquoi ces « dix mots » ne deviendraient-ils pas un prétexte pour que les gens disent ce qu’ils ont au fond d’eux ?
Comment avez-vous procédé ?
L’idée était toute simple : « aller à la pêche au sens des mots ». Alors, on a pris un camion, on a peint les « dix mots » dessus, on est partis à la rencontre de toutes les couches de la population et on a filmé. Cela permet de démontrer que chacun peut être tout aussi riche face à la langue. Je me souviens de ce petit garçon qui a défini mille par « c’est un chiffre qui a été beaucoup multiplié ». Extraordinaire !
Que ce projet soit porté par des artistes, en l’occurrence la compagnie du Théâtre des Asphodèles, a-t-il une importance particulière ?
C’est un projet dans lequel je me sens à l’aise, qui correspond à ma personnalité. J’aime les gens ! Mon rapport au mot n’est pas directement lié à l’écriture. On a donc voulu « aller à la pêche au sens des mots » par des voies détournées, pas par la seule écriture. Plein de gens n’osent pas s’exprimer, se dévoiler à travers les mots de cette langue. Or, tout peut aussi bien passer par la parole, le geste, le dessin, les arts plastiques… Après, est née l’idée de demander à des artistes de venir travailler sur ce projet-là, et de le mettre en images. C’est fondamental pour la visibilité du projet : le fait de montrer par l’image que n’importe qui peut s’exprimer a dopé la Caravane. Ensuite, on a décidé d’aider les gens à s’exprimer en créant des ateliers d’expression artistique.
Pour développer ce projet à l’international, vous avez pénétré les arcanes de la Francophonie institutionnelle. Comment le « noninitié » que vous étiez l’a-t-il perçue ?
J’ai pris ma première « claque » quand j’ai voulu naïvement étendre l’expérience rhônalpine de la Caravane des dix mots à d’autres régions françaises… qui ne se sont pas senties concernées par ce projet francophone ! J’ai alors compris que, pour beaucoup de Français, la francophonie, c’est les autres ! Je me suis donc tourné vers des pays avec qui on avait déjà travaillé : le Sénégal, le Val d’Aoste, la Pologne… pour démarrer le projet international. Ensuite, je suis allé présenter le projet dans des rencontres officielles. Et là, j’ai commencé à découvrir ce qu’était la Francophonie avec un grand F. Je l’ai trouvée incompréhensible dans ses rouages administratifs et ses représentations institutionnelles… Du coup, on a décidé d’aller à la rencontre des gens dans leur propre pays, avec l’idée de lancer une Caravane dans dix pays. J’ai parcouru la planète en globe-trotteur et j’ai découvert la francophonie de terrain qui n’a pas grand-chose à voir avec l’officielle. Il y a une grosse différence entre la diffusion d’une certaine image de la France, son histoire, son quotidien, son art de vivre qui peuvent plaire au monde entier et le vrai partage d’une langue. Partager une langue, c’est aussi accepter que les autres la fassent évoluer, l’assaisonnent à leur façon.
Que serait selon vous « le vrai partage d’une langue » ?
Le jour où la langue sera vraiment partagée, la francophonie deviendra une communauté qui se met en route ensemble, avec ses façons de voir le monde. C’est un contre-feu énorme à la mondialisation uniformisée ! Car, vu la répartition géographique des gens qui parlent le français, on peut aborder toutes les problématiques planétaires ! En plus, la francophonie est, de fait, dans le multilinguisme au sein de nombreux pays. Les peuples doivent prendre la parole. Et la Francophonie ne doit pas seulement s’occuper d’économie ou de géopolitique, mais reconnaître tous les francophones comme des citoyens. D’ailleurs, pourquoi ne pas imaginer un jour un passeport francophone ?
Qu’avez-vous appris à travers l’aventure internationale de la Caravane des dix mots ?
Ce que m’a révélé ce projet, je l’ai traduit dans cette formule : « La francophonie doit être à la langue française ce que le haut débit est à l’internet ». Pour moi, la francophonie doit être un accélérateur de mouvements tous azimuts. Alors que le mouvement n’est encore trop souvent que dans un sens : de la France vers les autres pays francophones. La vraie richesse de la francophonie, ce sont les peuples. Et pas seulement les budgets qui lui sont consacrés, même si... On commence à voir apparaître dans les discours officiels l’expression « francophonie des peuples ». Cela vous réjouit-il ? Attention à la récupération institutionnelle de « la francophonie des peuples » ! Il ne faut pas conceptualiser les choses avant même qu’elles aient pris naissance. La francophonie des peuples n’existe pas encore. Il faut donc tout mettre en oeuvre pour que la base, c’est-à-dire les peuples, soit la pierre fondatrice. Tout ce qu’a dit Léopold Sédar Senghor, c’est super, extraordinaire ! Mais si les peuples ne sont pas associés à cette aventure, ce n’est que du rêve. Au départ, en décembre 2002, dans le camion, sous la neige, nous n’étions qu’une poignée, avec des « queues de cerise », pour donner naissance au projet de la Caravane... Jamel, Éric, Géraldine, Katarzyna, Natacha... Puis sont arrivés Agnès, Aurélie, Laurent, Philippe, Virginie... Et sont venus tous les autres.
Lors du 1er Forum, une belle fraternité régnait entre les participants. Comment l’expliquez-vous ?
C’est parce qu’on partageait la même langue, comme on ouvre son chez soi aux autres. C’était sincère, avec des coups de gueule parfois mais toujours dans le respect fraternel. Le slogan facile et utilitaire ne servait à rien. La phrase toute faite, ce n’était pas possible de la sortir, sinon c’était se mettre une baffe à soi-même. Il n’y avait pas de place pour la médiocrité. Quand les Africains ont rencontré les Québécois, c’était extraordinaire ! La rencontre était vraie, respectueuse, constructive. Quand les gens sont saturés, blasés, ils ne sont plus ouverts. C’est trop souvent le cas dans le circuit du grand bla-bla francophone ; ce sont toujours les mêmes qui ressassent la même chose ! La grande force du Forum des Caravanes, ça a été de réunir des acteurs de terrain qui ne sont pas des professionnels de la Francophonie. Du coup, leurs échanges étaient neufs, spontanés… et la rencontre était belle.


