La parole à Gilles Pellerin

Le Québécois Gilles Pellerin est un inlassable militant de la langue française dans laquelle il « loge » à divers titres : ceux d’éditeur, d’écrivain, d’enseignant, d’essayiste ou encore d’animateur radio. Parrain du 2e Forum international des Caravanes francophones, il défend avec ferveur et humour une francophonie active, humaniste et plurielle.

Vous avez participé à la rédaction de « l’Appel de Bucarest » lors du 1er Forum international des Caravanes francophones (2006) : un appel à la construction d’une « authentique francophonie des peuples ». Qu’est-ce qui a motivé la rédaction de ce texte ?

Quiconque a un peu travaillé dans les relations internationales sait qu’actuellement la francophonie essaie de se positionner comme un vecteur actif. Pour certains, ce n’est qu’un relent du colonialisme ; pour d’autres, dont je suis, il y a à tirer avantage du fait que notre langue commune se retrouve un peu partout pour construire une alliance qui
aboutisse, et c’est peut-être un paradoxe, à une distinction des particularités de chacun qui compose l’alliance. Pour moi, il y a devoir de vigilance en ces heures de mondialisation : une force agit comme un trou noir, qui engloutit tout dans l’uniformité… Une même langue, une même culture, une même alimentation, une même déprédation biologique – je pense aux organismes génétiquement modifiés, les fameux OGM, aux diktats de la civilisation automobile, à l’impérialisme de l’image marketée (j’utilise ici l’anglicisme à dessein)... Or, si nous n’y prenons garde, cette force sera aussi le fait du français. Je reviens à mon paradoxe : nous partageons le français, faisons-en une passerelle pour que s’expriment nos différences. Sinon, je rentre chez ma mère !

Préférez-vous le mot francophonie dotée d’une majuscule ou d’une minuscule ?

Minuscule ! La francophonie doit être ordinaire, quotidienne, une propriété collective, un générique et non un spécifique.

En quoi le partage d’une langue commune – en l’occurrence le français – aide-t-il à mieux appréhender la richesse et la diversité des cultures ?

Il y a deux volets à prendre en compte : d’abord, le français donne immédiatement accès aux pays où il est une langue d’usage ; par ailleurs, j’ai bien plus souvent recours à l’anglais quand je voyage. Je note toutefois que, dans les lieux où j’ai eu le temps de me faire l’oreille à ce qu’on disait autour de moi dans une langue étrangère, j’ai éprouvé une forme de bénéfice musical, rythmique, à ne pas devoir m’en remettre totalement aux deux langues sus-nommées. Commander son repas en néerlandais, en herbe ou en russe, c’est s’assurer que les aliments ne goûteront pas la même chose. Gilles Vigneault a à ce propos une formule magnifique (comme toujours) : « Quand vin ne se dira plus autrement que wine, il ne goûtera plus pareil ».

La langue façonne-t-elle plus ou moins que le territoire ?

Naguère, je vous aurais répondu « plus » : j’ai passé une partie de ma vie, sans m’en rendre compte, à prétendre dresser entre l’américanisme et moi une invisible barrière. Puis j’ai constaté l’américanité partout en moi. Cela affecte mon rapport à l’espace, encore que sur ce plan, je doive la pérégrination inscrite dans mon patronyme à un Avranchinois du XVIIe siècle, descendant d’un Frison, d’un Allemand, d’un Flamand – d’un pèlerin venu de l’Est faire ses dévotions à Notre-Dame du Mont-Saint-Michel. Et toute l’histoire de ma famille est placée sous le signe de la marche… Mes schèmes mentaux sont français : alors que l’anglais est friand du mode passif – ce qui fait de belles chansons d’amour –, je suis fils de la phrase transitive directe qui est l’armature générale du français. Je suis un sujet en route vers l’objet, « vitesse en route vers une cible » (Verlaine) ! En ce qui me concerne, il est trop tard. Je me suis construit un véritable mythe : la marche, la phrase transitive.

En quoi le français, particulièrement au Québec, peut-il être facteur d’identité ? N’y a-t-il pas aussi un risque de repli identitaire ?

C’est la question de l’heure ! Mais j’irai d’une question préalable : comment se fait-il qu’un anglophone parlant anglais ne soit jamais suspecté de repli identitaire ? Y aurait-il des identités plus répréhensibles que d’autres ? La langue, quelle qu’elle soit, fournit selon moi – j’ai commis un livre sur la question(1) – un cadre, une assise à la construction de l’identité. Maîtriser ce qui sera le code le plus difficile d’une vie est structurant. Au plan collectif, la langue est le premier facteur de cohésion puisqu’elle résulte d’une construction sociale, collective, par laquelle une communauté envisage l’univers. Cela doit servir d’armature, ce sur quoi on peut accrocher de nouveaux éléments.

Quel modèle, ou plutôt quelle expérience, le Québec peut-il apporter à ses camarades francophones ?

Loin de moi la prétention de nous poser comme modèles : étant Québécois, je vois en mes compatriotes et en moi davantage nos lacunes que nos bons coups. Il y a tout de même quelque chose d’essentiel : nous vivons au milieu de trois cents millions d’anglophones, aux portes du plus puissant empire de l’histoire. Et nous survivons. Nous sommes devenus la conscience des francophones, et peut-être davantage, l’exemple de résistance d’une petite (au sens démographique) culture. Nous nous entendons naturellement bien avec les Irlandais et les Catalans – et j’aimerais étendre le cercle de nos amis ! Par ailleurs, je constate que la résistance d’une langue touche plusieurs sphères. Ainsi, nous montrons les crocs – la technologie, les communications – là où les Franco-Européens nous semblent laxistes. Mais c’est en Europe que je me
ressource dans le vocabulaire propre au quotidien, un domaine où je nous trouve moins inventifs.

Le militantisme, la virulence parfois que mettent les Québécois à défendre et promouvoir la langue française amusent bien des Français. Pourquoi y déployez-vous une telle énergie ?

Beaucoup de néologismes apparaissent chez nous sous forme anglaise (technologie, science, économique, politique), du fait du rayonnement de la civilisation « étatsunienne ». Ce qui nous paraît un gain, c’est le passage au français. Meeting, c’était vraiment chouette ; réunion, ça fonctionne aussi et ça dit bien – il arrive qu’on parle autrement que par borborygmes – ce qui est en cause, à savoir quelques personnes réunies autour d’un objectif commun. Récemment, j’animais un débat sur… le français en littérature. Une participante cherchait en anglais – elle vit à New York – le mot pour évoquer le réchauffement climatique. Je lui ai signalé que, sur cette question écologique, c’est en français surtout qu’on a parlé de la chose. La langue de la résistance est précisément celle de la population nord-américaine la plus sensible au phénomène. Sur ce point, l’anglais est la langue de l’impérialisme. Je défends ma langue natale ? Certes, mais chacun, dans une situation de danger, ferait la même chose...

Dans le livre Amérique, Amériques !(2), vous écrivez : « J’ai horreur de figurer sur la photo de famille comme le cousin sympa à l’accent d’outre-siècles ». Comment voulez-vous figurer sur la photo de la grande famille francophone ?

Vous comprenez mon agacement quand on vante dans mon français son côté anachronique et « pedzouille ». Je veux qu’on voie en moi un francophone de maintenant, dans un ici de la langue, un vaste ici.

Beaucoup de participants des Caravanes des dix mots soulignent le caractère simple et ludique de la consigne des « dix mots ». Peut-on dire que le « jeu des ‘dix mots’ » révèle aussi une francophonie comme terrain de jeu ?

Il est certain que le français est associé à l’aventure ludique – je ne dis pas qu’il en a l’exclusivité. Pensons à ce qui suit Alfred Jarry et Dada : surréalisme, Oulipo, pataphysique, improvisation théâtrale de type LNI [Ligue nationale d’improvisation], monologues (Sol et Raymond Devos). Nous savons que la langue se prête au jeu et qu’elle en retire une inestimable forme de gratuité.

Vous êtes le parrain du 2e Forum international des Caravanes francophones qui se tient à Québec, en octobre 2008, peu avant le Sommet mondial de la Francophonie. Qu’avez-vous retiré du premier Forum qui s’est tenu à Lyon, puis à Bucarest, en 2006 ? Et qu’attendez-vous du deuxième ?

Le profit personnel est immense. J’ai été en contacts étroits avec des gens qui réunissaient plusieurs qualités : jeunes, artistes, dynamiques, parfois audacieux dans le propos et dans l’action, ouverts et… francophones. Je parlerais même de « communion » ; la nature des contacts établis par l’équipe de la Caravane favorisait cette communauté fondée sur la langue, certes, mais non exempte de débat, au premier chef sur ce qu’est – ou n’est pas – le français. Pour le Forum 2008, je souhaite que les Québécois entrent en relations étroites avec leurs frères de langue, d’où notre souci, au comité de programmation, de favoriser la circulation des Caravaniers dans la ville. Notre caravansérail sera le Théâtre Périscope. Nous y mangerons, nous y recevrons la population lors des projections de films et des débats, avec des antennes au Musée national des Beaux-Arts du Québec et au Musée de la civilisation, et des points d’intervention ailleurs dans la ville.

Si « nommer, c’est créer », quel type de création, de vision du monde, peut engendrer selon vous la désignation en français ?

On ne marche pas rue Gît-le-Coeur comme on le ferait dans le rang Videpoches(3). Je ne sais pas ce que ça change d’avoir dit Papa à mon père plutôt que Dad. Je sais cependant, pour aller puiser dans deux autres langues, qu’un piano et un hammerklavier, qui désignent pourtant sensiblement la même chose, instituent un rapport au monde, à la musique, à l’instrument qui n’est pas le même. En somme, je pourrais prendre tous les mots et voir leur équivalent en six mille autres langues et laisser à chacun le soin de vérifier leur prégnance particulière. Si les langues fonctionnaient selon le même patron, il n’y en aurait finalement qu’une. Or, si jamais il n’y en avait plus qu’une, c’est que nous aurions sacrifié les autres patrons, les autres
angles d’appréhension de l’univers. Un détail, pour vous faire rigoler : nous disons volontiers embarquer pour « monter » (dans un véhicule). C’est notre manière de nous souvenir inconsciemment qu’à une époque, nous empruntions un canot ou une barque pour nous déplacer sur le grand fleuve de Canada, le « chemin qui marche ». Aussi disons-nous de quelqu’un qui a un gros nez qu’il est greyé (« gréé ») d’un gros nez. Je
savais pareillement que j’avais grandi quand ma mère me disait que j’avais « les culottes à marée haute ». Tout ça, c’est du français. Et de la culture. Vous comprendrez que je refuse de me laisser arracher les mots de la bouche, comme de vieilles dents cariées.

Un « basic english » [ou globish], sorte d’anglais d’aéroport assez pauvre dans la syntaxe comme dans le vocabulaire, s’impose dans le monde comme langue de communication marchande minimale. La mondialisation peut-elle entraîner un appauvrissement de la langue anglaise, et des autres langues ? Le français peut-il être lui aussi menacé ?

Les intellectuels anglo-saxons s’alarment depuis déjà une vingtaine d’années, conscients que l’essor de leur langue comme lingua franca pourrait en menacer l’intégrité. Toute langue de contact est menacée, à mon point de vue, mais aucune au même titre et même degré que l’anglais, du moins maintenant. Ce qui met en danger toute langue, c’est une civilisation de l’utilitarisme, une idéologie de la pure communication. Je redoute aussi la pédagogie calquée sur le marchéage ou le mode
d’emploi. Tout ne peut être simplifié à outrance : imaginez un cassouletminute…

Qu’est-ce qui peut assurer selon vous la vitalité de la langue française ?

D’abord, la connaissance de la langue dans tous ses états. On aime encore plus ce qu’on a appris à mieux connaître. Je sais que, si l’on donne au français sa place, il se fera des adeptes. Cela dit, il faut que les sociétés se dotent de volonté politique, c’est-à-dire que ceux que le peuple choisit comme représentants prennent leurs responsabilités et assurent le bien-être général, ce à quoi le respect de la langue contribue. J’ai sur ce point un avis de Québécois : je connais cette sensation d’être bafoué dans sa langue, être relégué, tassé dans le coin. Je sais aussi qu’on ne peut pas gagner l’adhésion de quelqu’un en lui enseignant une souslangue, un français atrophié.

Quel voeu le plus cher formulez-vous à l’encontre de la francophonie ?

Je souhaite qu’elle porte en elle les traits de l’humanisme, qu’elle se rappelle le XVIe siècle, qu’elle en fasse autant des Lumières. Vous savez, beaucoup de littératures nationales se sont créées en opposition à la littérature française – y compris celle du Québec ! C’est un honneur pour une langue que de servir de référence. Les enfants font la même chose à l’égard de leurs parents, puis ils reviennent passer la fin de semaine à la maison, trinquant sans distinction de génération. Nous formons une famille, mais sans père Fouettard !
1. La Mèche courte : le français, la culture et la littérature.- Québec, L’instant même, 2001.
2. Amérique, Amériques ! Écrit(s) du Québec – 1608 / 2008.- Genouilleux / Québec, coéd. La passe
du vent / L’instant même, mai 2008.
3. La côte Bédard, ouverte en 1831 pour relier le septième rang de la seigneurie de Notre-Dame-des-Anges au chemin du lac Beauport (aujourd’hui boulevard du Lac), a longtemps été connue sous le nom de rang Vide-poches. Lorsqu’on empruntait cette voie cahoteuse en voiture à cheval, on vidait effectivement ses poches… [www.ville.quebec.qc.ca].