La parole à Abou M'Bow
Il a la sagesse des hommes de grande expérience mais garde intact son enthousiasme de militant de la langue française et de la francophonie. Fondateur du Festival international des journaux lycéens de Dakar, Abou M’Bow, aujourd’hui directeur du livre et de la lecture au ministère sénégalais de la Culture, alors conseiller au ministère de l’Éducation, a représenté en 2006 le pays de Léopold Sédar Senghor au 1er Forum international des Caravanes francophones. Un Forum qu’il a fortement marqué par ses interventions et par sa contribution décisive à la rédaction de « l’Appel de Bucarest ».
Des Caravanes des dix mots existent aujourd’hui dans une trentaine de pays qui ont un rapport à la langue française très différent : elle peut être langue nationale, officielle, seconde ou minoritaire, langue de résistance ou de domination etc. Quelle est la nature de ce rapport à la langue française dans votre pays, le Sénégal ?
Au Sénégal, le français est la langue officielle de communication dans l’administration et d’enseignement dans les écoles, lycées, collèges et universités. C’est l’héritage de la colonisation française, qui a installé la première classe vers 1816-1817, avec l’instituteur Jean Dard. Toute colonisation est une forme de domination réelle ou virtuelle ; et dans cette démarche colonisatrice, les instruments de communication sont des outils fondamentaux de conquête des esprits et des coeurs des populations colonisées. À ce titre, le français est sans aucun doute d’abord un outil de domination parce que permettant au colonisateur d’asseoir son emprise sur ces peuples qu’il lui fallait conquérir. Cependant, dans ce processus de maturation des colonisés, la maîtrise progressive de la langue du colonisateur a permis aux Africains de s’en servir comme arme de lutte et de résistance. Elle pouvait en effet véhiculer leurs revendications hors des frontières de nos pays encore sous domination étrangère. C’est ainsi que des intellectuels d’Europe ont pu être sensibilisés aux conditions d’exercice de la domination coloniale. Ils ont apporté leur appui à la lutte pour l’émancipation par leur prise de position politique et intellectuelle afin d’enrichir la mise en place d’une idéologie anticoloniale.
Et aujourd’hui, qu’est-ce qui prédomine : le français comme instrument de domination ? Ou de libération ? Comment doit-on, selon vous, percevoir le français désormais ?
Ni l’un, ni l’autre ! La langue n’est ni mauvaise ni bonne en soi ; c’est un outil entre les mains de celui qui l’utilise. Le français est simplement une langue de communication internationale dans ce village planétaire. Il véhicule nos messages au reste du monde, donc nous permet de nous faire entendre par beaucoup plus de monde appartenant à d’autres univers culturels. Le français donne plus d’impact à nos messages au monde et mieux encore, nous donne des chances de nous faire comprendre dans l’espace géographique d’expression latine.
Au Sénégal, le français est enseigné à l’école. De quel français s’agit-il : de la langue de Molière ? Un usage normatif de la langue ne risque-til pas de brider la francophonie de la rue, la francophonie des peuples ?
Au Sénégal, notre système éducatif a toujours été calqué sur les normes d’enseignement et d’évaluation de la France. C’est un système très élitiste, même plus exigeant qu’en France ! En grandissant dans un tel système scolaire, on en arrive à une sacralisation de la langue, au lieu d’en avoir une conception moins dramatique pour en perdre de vue son caractère utilitaire comme outil de communication entre les gens. Dans un tel contexte, vous avez raison de dire qu’il y a le risque qu’un usage normatif excessif bride la francophonie de la rue, la francophonie des peuples ! Mais certaines initiatives – comme celle du « Projet qualité » mis en place dans le cadre de la coopération française – encouragent une multiplication des contextes ludiques d’utilisation de la langue tout en mettant le jeune dans un cadre valorisant dans son expression. Avec la montée en puissance de nos langues locales, les pédagogues ont émis des recommandations aux États généraux de Libreville, au Gabon, allant dans le sens de l’amélioration des activités périscolaires autour du français.
Qu’est-ce qui a motivé la rédaction de « l’Appel de Bucarest » (cf. p. 8-9), dont vous êtes un des initiateurs ?
Je suis parti d’un constat simple. Quand des représentants de dix pays francophones sont rassemblés, ils doivent légitimement pouvoir se concerter et dégager sans complexe des préoccupations communes en rapport avec ce qui les unit – la langue française – et soumettre cela aux autorités qui ont en charge l’administration des destinées de cette francophonie. Nous qui sommes les acteurs de terrain, nous
devons pouvoir nous faire entendre.
Les acteurs de terrain vous semblent-ils insuffisamment écoutés ?
La Francophonie n’est encore trop souvent qu’une structure administrative institutionnelle détachée des préoccupations de gens de terrain. Or, sur le terrain précisément, existent une multitude de micro-projets, souvent humbles et généreux, qui font avancer la francophonie mais qui n’ont pas l’écoute constructive des institutions francophones. Il faudrait trouver les mécanismes pour sentir ce qui vient du terrain, comprendre ces microprojets et les aider à exister. Pour aider toutes ces petites initiatives à se matérialiser sur le terrain, la Francophonie doit être là, à hauteur
d’homme.
Qu’entendez-vous par « francophonie des peuples » ?
C’est la prise en compte des besoins et des préoccupations de tous ces hommes, femmes et jeunes qui sont unis par ce cordon linguistique qu’est le français, qui est aussi culture et humanisme.
En quoi la francophonie peut-elle (re)donner la parole aux peuples, y compris les plus « silencieux », les plus éloignés de la culture et de l’éducation ?
Nul ne me semble éloigné de la culture… parce que chacun vit sa culture, en tant qu’être social déjà ! En revanche, je comprends que nous puissions peu ou prou avoir à notre disposition les outils de communication qui nous permettent de communier avec les autres, de nous enrichir au contact des autres. C’est Senghor qui parlait d’enracinement et d’ouverture au monde. Il a toujours pensé que l’avenir du monde est dans le métissage des cultures et le métissage biologique. Dans ce sens, la francophonie est un puissant outil de dialogue et d’échange entre les peuples. Dans le respect mutuel.
En quoi le partage d’une langue commune – en l’occurrence le français – aide-t-il à mieux appréhender la richesse et la diversité des cultures ?
En passant d’une langue à une autre, on change de registre culturel, qu’on le veuille ou non, qu’on le sache ou non. Ce glissement entre deux univers linguistiques, par exemple du wolof vers le français, engendre une translation vers une dimension culturelle autre. L’univers culturel du locuteur autre que français qui s’exprime en français déteint fortement sur son discours et l’enrichit.
Quel est votre voeu le plus cher pour la francophonie ?
Qu’elle soit réellement l’espace de matérialisation de la générosité des peuples, pour que les moins avancés soient « tirés vers le haut » par la maîtrise des connaissances modernes. Et qu’ainsi, ils soient moins assujettis aux aléas de la nature.
Que vous a apporté l’expérience du Forum international des Caravanes francophones ?
Je crois qu’on s’est tous sentis encouragés ! Cela nous a montré qu’il existait des militants, sur le terrain, dans de nombreux pays, chacun avec son aptitude, son courage, son expérience. Quand on échange ensemble, on n’en ressort pas indemnes. On apprend, on donne, on reçoit, avec une générosité et un sens de la coopération qui manquent aujourd’hui à la Francophonie !


